Sous la mer, ça risque d'être sans fond
Un excellent commentaire de Yapluka sur le chômage.
L'original est à ce lien.
Sous la mer, ça risque d'être sans fond
de Yapluka publié le 29 sept. 2006
Ça commence comme une petite grippe, un grippage de la machine sociale. Chômage. Bon, comme ça fait longtemps qu’on navigue dans des métiers à situation précaire, on est habitué, on sait gérer. Et puis la norme, ça fait encore plus longtemps qu’on l’a regardée droit dans les yeux en lui disant qu’on se passera de ses sévices. On est décidé à en profiter, à prendre enfin le temps de se tenir ses promesses.
On sort, on se livre à ses propres activités, artistiques, créatives, engagées, sportives, autres, cochez la case de votre choix.
On ne se reconnaît pas dans ces inactifs qui chavirent dès lors qu’ils sont inoccupés. On ne se reconnaît pas dans l’absence de dignité parce qu’on est hors du circuit économique et productif. Ce n’est pas parce qu’on n’entre pas dans un bureau tous les matins qu’on s’ennuie, qu’on se sent inutile, rejeté, vidé, sans raison d’être.
Etre suffit.
On va très bien !
On profite, on prend le temps de regarder ce qui nous intéresse, c'est comme une page de liberté qui s’ouvre, la page de tous les possibles. On n’est pas enfermé dans un emploi, on ne sait pas ce qui va arriver, quelle nouvelle aventure nous attend.
On répond uniquement aux annonces qui nous enthousiasment, quand on en trouve. On sollicite le réseau, on observe aux alentours, on a la pêche. On monte même parfois des projets.
Et puis le temps.
On a à peine eu le temps de ne pas faire grand-chose qu’il est déjà beaucoup plus tard.
On se réveille un matin, étonné : il ne s’est encore rien passé. L’horizon du marché de l’emploi s’est assombri nettement plus qu’on le croyait. Les réponses se font rares, et toujours décousues de sens. On s’agace parfois, on rétorque d’un mail cassant aux malotrus qui n’ont pas pris la peine de lire notre candidature, qui ont répondu cinq minutes après l’avoir reçu, ou qui répondent n’importe quoi. On sent quelque chose monter en soi. Colère, frustration. Colère de ne pas être entendu, frustration de savoir qu’on a sa place, son utilité, et qu’on se cogne à un mur. On cherche à comprendre, on sait qu’on a un parcours un tantinet atypique et que les employeurs ne prennent plus aucun risque, qu’ils veulent le candidat calibré 100 % pour leur poste. A des salaires qui, mystérieusement, ont chuté.
On va bien. On continue de sortir, mais un peu moins. A s’exprimer dans ses activités. Un peu moins aussi. On se couche de plus en plus tard, on se lève de plus en plus tard. Quand on tente de s’endormir à des heures plus décentes, le rythme est pris, le sommeil est un lâche fuyard.
Le jour, on cherche de plus en plus frénétiquement des annonces, on élargit son seuil d’intolérance, on baisse ses exigences. On ne fait pas que cela pour autant. Mais on ne sort plus pendant les heures de travail. Sournoise, la culpabilisation vient de se présenter. On commence à soupçonner autrui de croire qu’on le fait exprès, qu’on ne veut pas. Cela fait pourtant bien longtemps qu’on a appris à ne plus prêter attention aux réflexions malignes comme des tumeurs. A une époque lointaine, on dressait un palmarès des plus polluantes, avec quelques amis dans la même situation. Alors on ne les entend plus. Ou on croyait ne plus les entendre.
La nuit, changement de climat. Sous l’oreiller se tapit un nid d’angoisses, qui attend qu’on daigne venir se coucher pour nous agripper jusqu’à l’asphyxie. Farandoles de panique, de peur grimpante. Sur le présent, l’avenir, les scénarios catastrophe dansent dans notre esprit. Le passé est revisité, on le voit soudainement d’un autre œil, on cherche l’erreur, on en trouve des amoncellements jusqu’à l’infini, sensation de clairvoyance extrême, mais comment rattraper la mise ? On boit des tasses jusqu’à plus soif.
Le jour chasse ces armées de l’ombre, mais devient quand même plus obscur. On va bien. Si. Tiens, cela fait une éternité qu’on n’a pas appelé untel ou unetelle. On prend son téléphone… et on le repose. Que va-t-il encore penser de moi, si je lui dis que… La culpabilité est bien là, à ricaner dans le miroir. Derrière elle, en ombre à peine perceptible, un autre visage, celui de la honte.
Mais on évite de les regarder, de les écouter. On continue de plaisanter, de s’intéresser, de voir ses amis, de rencontrer de nouvelles personnes. De vivre. On se demande parfois si on ne fuirait pas un peu la réalité. Surtout quand on sature des annonces, qu’un petit refrain chantonne parfois « à quoi bon ».
Peu après, on décide que non, nos petites ou grosses fuites sont un moyen comme un autre de se distraire, de tenir la tête haute, continuer de sourire, faire partie du monde.
Ce monde qui nous échappe de plus en plus.
On croyait que c'était nous qui avions été remisés sur le bord, et le voilà qui s’éloigne. Comme un bateau qui s’enfonce dans l’horizon alors que nous, on l’appelle comme un futur noyé, amarré comme un con à une vieille planche pourrie.
On va bien. Il va revenir le monde, se rendre compte de son erreur. Et nous, on montera dessus fièrement, comme un rescapé qui aura compris que, la noyade évitée, on ne peut que mieux vivre. Et puis bon, ceux qui sont sur le monde, ils n’ont pas vraiment l’air plus heureux, à se plaindre de ses secousses, des altercations et des humiliations. La liberté est un peu moins amère.
De son côté, le temps s’amuse à jouer les passoires. Il a changé de physionomie, a mué comme un vieux serpent. Il passe de plus en plus vite, sans qu’on ait le loisir de faire quoi que ce soit. Une journée s’écoule, on s’est agité, mais il n’en reste rien. Vers quel rivage se sont enfuies nos promesses ?
On découvre que la délimitation du temps est essentielle pour entreprendre : on fait beaucoup plus de choses en disposant seulement de petites parcelles. Quand il s’étend à l’infini, il se vide de sens. Eternel, l’humain n’aurait rien inventé, rien conçu. Rien vécu.
De toute façon, on n’a plus d’inspiration. On expire doucement.
On va bien ?
On a beau s’intéresser encore au monde, on a l’impression d’avoir de moins en moins à dire. Les soirées laissent un goût étrange sur les lèvres, les mots s’écoulent moins facilement, l’état de légume menace. On était un bout de viande, nous voilà flirtant avec la condition du navet. Simple question de regard, se dit-on. On va bien. On recale la focale, et on repart. L’humour sauve du désespoir. Tant qu’on amuse, on est heureux. Enfin on a une place.
On se plaint parfois, oh, rarement, on sait bien que c'est risqué d’exposer ses angoisses, ses frayeurs, on sait que la sensation d’isolement est la pire chose qui soit. Ce n’est pas parce qu’on est seul qu’on est isolé, d’abord. Maigres bouts de ficelles pour tenir les volets qui claquent. Mais on se plaint quelquefois, à de rares oreilles, de se sentir vide, de ne plus rien avoir à dire.
On s’aperçoit un jour qu’on met plus de temps à rédiger une candidature. Un autre à comprendre un article de journal. Un soir à rebondir dans une discussion. A avoir de la répartie. Tous nos atouts, notre force, notre réserve de confiance en soi, tout cela semble s’amenuiser, voire disparaître. Notre socle s’effrite. On n’a jamais eu confiance dans tous nos bouts de soi, mais on connaissait nos points forts. Si ceux-là prennent l’eau, la méduse va bientôt devoir se chercher un autre radeau.
Il reste cependant un fond de dérision.
La planche pourrie n’est pas encore engloutie.
On ne va pas mal.
Et puis l’océan se retire, et la sécheresse est là.
L’aridité totale.
L’infécondité.
La stérilité.
C'est tout juste si on parvient encore à aligner deux idées, trois mots, puis à remettre vaguement dans l’ordre, tout ça deux heures plus tard après le début. Le cerveau bégaie, les deux hémisphères battent au vent. Ce n’est plus une déroute, c'est une banqueroute. On sortirait bien les drapeaux blancs sauf que l’ennemi ne laisse pas de prisonniers derrière lui.
On ne va pas mal, ça va passer, c'est normal. On connaît les symptômes.
La moindre réflexion qui ne nous est même pas destinée, la moindre parole entendue de la bouche d’un parfait inconnu évoque le labyrinthe, notre incapacité. On se sent rétrécir à chaque confrontation avec autrui. Les mouvements du monde nous égratignent, écorchent, étrillent, s’enfoncent en nous et gangrènent doucement.
Un trou se forme, on tombe dedans. La perte d’espoir nous engloutit férocement. On tente de remonter à la surface, en happant l’air à chaque mouvement. On finit par y parvenir.
On va encore, puisqu’on tient debout.
Alors on remet le bateau à la mer.
Parfois, on va bien. En tout cas on s’en persuade. Tant qu’on s’émeut devant un film, un sourire, qu’on est encore capable de s’enthousiasmer, au moins quelques minutes, parfois quelques heures, quel bonheur, le bateau tient. Pas la peine de se pencher par-dessus le bastingage pour observer la rouille. Tant qu’il n’y a pas trop de houle, il tiendra bien. Hein oui ?
La coque de noix s’éloigne doucement des bords du monde, mine de rien. Même les bonnes intentions nous écorchent vifs, on se considère comme un boulet, on a perdu toute confiance en soi, nos points forts ne sont qu’un lointain souvenir… quand on a la chance de s’en souvenir. On ne veut pas déranger. L’image qu’on a de soi est tellement négative qu’on défie quiconque de nous estimer. Autant se cacher. Sans rien dire.
Et puis un jour, alors que la mer est d’huile, le rafiot chavire. Comme ça, sans explications. Sans raisons. On est là, dans l’eau, plus rien ne nous retient. Des navires croisent à proximité. La plupart nous ignorent, quelques-uns lancent une bouée, un filin, une main. Mais on reste là sans bouger, vide, vidé, persuadé qu’en s’approchant, on risque d’être blessé. La ouate d’indifférence qui nous protégeait parfois s’est colmatée, chaque contact représente un danger. Danger de quoi, puisqu’on va bientôt se noyer ? On ne le sait pas, mais en soi résonne un petit air d’à quoi bon, d’à quoi ça sert.
Quelque chose nous murmure qu’on ne va pas très bien.
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